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Avant propos d'A. Leca


Memento quia pulvis (Souviens-toi que tu es poussière)... nous disent les Ecritures. Et effectivement nos vies ne nous appartiennent pas et nous sommes voués à disparaître.

Le Pr. Jean Macqueron s'en est allé il y a quelque trente ans. Jeune chargé de travaux-dirigés, je me souviens de l'émotion qui nous avait étreint lors des obsèques à l'Eglise de sa paroisse à Aix-en-Provence, André Cerati, Norbert Rouland, moi et quelques autres.

Mais après la mort et la dissolution du corps, de la vie subsiste : c'est la mémoire. Le conseiller P.-A. Plougoulm (1796-1863) a jadis défini celle-ci d'une belle façon : si l'on se demande ce que c'est que la mémoire, ce que ce mot embrasse et signifie, on trouve que c'est quelque chose de très réel, qui occupe une grande place parmi les vivants, qui reste au milieu d'eux, qui agit, qui règne sur eux. Oui, sans doute, nous sommes un corps; et ce corps, dès que les lois de la vie matérielle sont rompues, se dissout, s'évanouit, et devient ce qui bientôt n'a plus de nom. Mais tant que l'argile humaine a été animée du souffle de la vie, cette alliance a produit quelque chose; et ce quelque chose, c'est notre vie terrestre, ses labeurs, petits ou grands, éclatants ou obscurs, ses fruits, bons ou mauvais. Après l'homme, il reste ce qu'il a fait; ce résultat, ce résumé de sa vie, c'est sa mémoire, et c'est lui encore; il se survit par là...

Or l'œuvre du Pr. Macqueron n'est pas morte. Aujourd'hui la SFPT lui rend hommage en offrant au public la version numérisée d'un de ses livres, publié avec l'autorisation du Maître par le Centre d'histoire du droit (CHIEDAR) de la Faculté de droit d'Aix-Marseille en 1972, qui l'a mis gracieusement à notre disposition. Ce livre était devenu absolument introuvable depuis vingt ans. Nous sommes très fiers de pouvoir le tirer de la poussière de l'oubli et le ramener à la lumière.

Nous avons pris à notre charge les frais de numérisation et nous remercions la Faculté de droit de son geste, qui permet aujourd'hui aux romanistes et aux historiens du droit privé d'accéder gratuitement à cet ouvrage.


Pr. Antoine LECA, Professeur à la faculté de droit
et de science politique d'Aix-Marseille, Assesseur du Doyen.


Hommage au maître de N. Rouland


Tempus fugit… Voici qu'à quarante ans de distance, on me demande de parler de Jean Macqueron. Tâche difficile, car non seulement certains souvenirs ont disparu dans le puits du temps, mais notre mémoire transforme, sans que nous en ayons conscience, les souvenirs dont notre cerveau a gardé la trace. Comme le disent les bouddhistes, « Rien ne dure, tout se transforme ». Un adage où les historiens du droit se reconnaîtront. Car les institutions les moins érodées par le temps sont aussi celles que les juristes n'ont pas bordées d'une clôture trop haute. Tentation à laquelle a succombé l'Ecole de l'exégèse après le Code civil de 1804. Les gouvernements autoritaires y poussaient. L'empereur Justinien, au début du Digeste, promet toutes les flagellations aux juristes qui tenteraient d'interpréter son texte sans lui en avoir précédemment référé. On prête à Napoléon la phrase suivante : « Un seul commentaire et mon code est perdu ! ». Et pourtant, nous savons bien que le droit romain n'a perduré jusqu'au rivage du XXe siècle qu'en raison des adaptations qu’on en fit dès le Moyen Âge, et que le Code civil actuel a beaucoup changé depuis 1804.

J'ai rencontré Jean Macqueron avec une certaine surprise. Un étudiant qui commence son droit à tendance à fantasmer sur des écrits dont il ne connaît pas l'auteur. Je ne sais pourquoi, le nom de Macqueron m'avait fait imaginer un homme râblé, tout en muscles et d'une certaine rusticité. Et voici que je découvrais au cours de ma seconde année de licence le vrai Jean Macqueron, l'inverse de mon fantasme : de stature moyenne, il avait un visage très fin et était d'une grande vivacité, sans aucune brutalité. Je me souviens de son cours d'histoire des institutions publiques romaines, qu’il enseignait avec une telle passion qu'il finissait par nous la communiquer. Une année plus tard, la tâche devenait plus difficile avec le droit privé, notamment celui des obligations. Dans un amphithéâtre de dimensions moyennes, nous n'étions que cinq ou six à assister à son cours (optionnel). Pourtant, il nous était devenu familier (ce qui n'allait pas de soi avant 1968) .Il accueillait volontiers les questions que les plus hardis d'entre nous lui posaient après le cours. Nous avions compris que derrière la technicité de certaines de ses explications, c'était un homme très bon. D'ailleurs, nous l'avions appelé « Papa Mac ». Nous avions aussi compris comment passer l'examen oral avec lui. Il suffisait d'arriver à inverser le rapport et à lui poser une question. Il mettait tant de fougue dans son explication qu’en fait, c’est lui qui passait l'examen ! Dans ces conditions, il était très difficile d'avoir de mauvaises notes.

Plus tard, ayant résolu d'entamer le long cheminement menant au professorat en histoire du droit, je m’enhardis à lui demander s'il trouvait que c'était un bon choix pour moi. Il me répondit : « Avez-vous un niveau suffisant en latin ? ». Je détournai un peu sa question en lui disant que j'avais été élevé chez les jésuites depuis la maternelle jusqu'au baccalauréat. Cela sembla beaucoup le rassurer. Car le latin était devenu pour lui une seconde langue. Dans son cours de DES, il commentait souvent des textes latins. Un jour, il nous lut un long texte de Paul, un des jurisconsultes romains les plus connus, mais sans nous donner la traduction, persuadé que nous avions tout compris, et peut-être même que nous le connaissions déjà. Évidemment, les moyens linguistiques nous manquaient totalement pour se joindre à son admiration pour Paul. Heureusement, il partit sur un autre thème, sans nous poser de questions...

Pour autant, ce n'était pas un juriste coupé du monde. Au contraire, dans ses explications des textes latins, il essayait toujours de rapporter à des problèmes concrets les difficultés qu'ils posaient. Mais il restait avant tout un juriste. Un souvenir me vient. Alors qu'il nous exposait une procédure romaine impliquant l'utilisation de certains ustensiles (notamment un miroir) dans la perquisition lance licioque, il évoqua les difficultés des romanistes à expliquer cette mise en scène. Il nous dit que même les ethnologues s'y étaient attaqués. Mais la moue qu'il fit en évoquant l'ethnologie montrait bien qu'il considérait que la plupart des ethnologues n'étaient pas des gens sérieux.

Comment évoquer le nom de Jean Macqueron sans oublier ceux de ses deux collègues et amis, Léon Ménager (qui devint plus tard mon propre maître) et Gérard Boulvert, un juriste qui n'avait pas hésité à se lancer dans l'océan des inscriptions pour faire sa thèse sur les affranchis dans les milieux dirigeants.

Jean Macqueron ne partageait pas les idées politiques de ses deux collègues, mais cela ne suffit pas à entamer la cordialité de ses rapports avec eux, comme il advint après 1968 dans tellement d'autres cas...

Gérard Boulvert devait décéder d'un cancer quelques années après, dans sa cinquantaine. Je me souviens toujours de Léon Ménager, rempli d'une immense souffrance, qui refusait de rentrer dans l'église où était le cercueil de Gérard Boulvert, mais exprimait sa révolte devant un sort injuste, en disant de la mort de Gérard : « C'est un péché de Dieu ! ».

Bien des années sont passées depuis la mort de Jean Macqueron et de ses deux collègues. On ne peut que leur souhaiter, comme le faisaient les Romains :
«Sit tibi terra levis ».


Norbert Rouland, Membre honoraire de l'Institut Universitaire de France,
Professeur de droit à l'Université Paul Cézanne d’Aix-Marseille.


Le professeur Macqueron


   photo Macqueron

L'ouvrage lui-même